pascalconvert

2017

"Bâmiyân", galerie Eric Dupont, Paris, 2017

A Bâmiyân

Photographies, film, sculptures, les dernières oeuvres de Pascal Convert sont tout habitées d'absence, une absence qui résiste, que l'on ne peut effacer, une absence qui se tient devant nous, dans une bouleversante précision. "Il est si facile de pulvériser un corps. Si difficile, cependant, d’effacer un trou." note le philosophe et historien de l'art Georges Didi-Huberman dans Antres-Temps, livre d'artiste à quatre mains publié à l'occasion de cette exposition.

Porteur de lumière

Accueillant le visiteur, la sculpture en céramique émaillée blanche du fils de l'artiste poursuit le cycle du Portrait de jeune homme en saint Denis commencé en 2016 dans le même lieu. Défiant fanatiques et iconoclastes, après avoir été décapité, un saint céphalophore se relève, prend sa tête dans ses mains, et se met en chemin pour rejoindre le lieu où il désire être inhumé. Dans certaines légendes, sa tête s'éclaire dans la nuit. Il est dit porteur de lumière. Cette silhouette immobile, porte sa tête comme un présent, son visage est calme, presque souriant et semble défier le désordre du monde.

C'est le même regard, à hauteur d'homme, d’une dignité d’un autre temps que l'on trouve dans le film Les enfants de Bâmiyân. Il sont nés au pied de la falaise dans d'anciennes cavernes de moines bouddhistes transformées en habitations. Ils descendent des soldats de Gengis Khan et font partie du peuple hazâra. Méprisés, réduits en esclavage par d'autres ethnies, les Hazâras sont, aujourd’hui encore, l'objet de discriminations régulières. Quand la caméra les saisit, les rires enfantins laissent place au silence. L’être-là dans un paysage, dans un "gigantesque fossile vivant". A Bâmiyân "on s’aime et on meurt sans fin sous le regard de la falaise".

Mémoire meurtrie

Les Bouddhas géants sculptés de Bâmiyân doivent surtout leur célébrité à leur destruction par les Talibans le 11 mars 2001 suite à un édit condamnant les idoles promulgué par le mollah Omar, qui contrôlait l'Afghanistan depuis 1996. A l’époque, le monde occidental n’a pas complètement pris la mesure de cet événement qui pourtant s’inscrit dans une chronologie qui conduit à la destruction des deux tours géantes de New York, six mois plus tard exactement, le 11 septembre 2001. La destruction des deux Bouddhas géants à Bâmiyân et des Twin Towers à New York a accéléré l'entrée dans le XXIe siècle et nous a appris que le retour des conflits culturels, économiques et surtout religieux irait de pair avec une utilisation toxique de la puissance des images. L’objectif premier de l’«épuration culturelle» menée par les extrémistes islamistes n’est autre que de nous faire littéralement perdre la mémoire. Et avec elle notre conscience.

Mémoire malgré tout

Si les Talibans ont cru détruire ces statues géantes, de même qu'à Hiroshima après l’explosion de la bombe atomique, il en reste l’ombre portée. Détruire une sculpture, ce n’est pas simplement « casser des pierres » comme a pu le prétendre le mollah Omar, c’est dénier à tout être humain la possibilité de représenter un être vivant. L’acharnement avec lequel les djihadistes en Syrie, en Irak, détruisent les sculptures préislamiques participe bien sûr d’une propagande. Elle témoigne aussi d’une volonté absolue de détruire tout passé, toute histoire. Mais l’explosion de centaines de mines n’a pu détruire totalement l’existence des Bouddhas, leur douleur est figée dans la pierre et les trous qui constellent la falaise sont autant de bouches ouvertes qui témoignent.

Mémoire par contact

Lors de son séjour à Bâmiyân, outre un scan 3D du site au moyen de drones, Pascal Convert a utilisé une technologie de prise de vue photographique d'ordinaire utilisée pour détecter les micro-fissures dans les pales d’éoliennes. Cette technologie a permis la fabrication d’une image à l’échelle 1 de la falaise par un système de tuilage de milliers de photographies. De manière dialectique, hybridant les technologies les plus contemporaines et les plus anciennes, il a choisi de réaliser un tirage photographique de l'ensemble de la falaise en utilisant le procédé platine-palladium, technique de tirage par contact inventée en 1880. Le spectateur a ainsi le sentiment d'être devant un objet photographique dont les qualités visuelles et tactiles sont celles d'une empreinte directe. Quelque part, dans les fibres du papier en coton se trouve la lumière de la falaise de Bâmiyân.



At Bâmiyân

Be they photographs, films or sculptures, Pascal Convert’s latest works are all informed by absence, an absence which resists and which cannot be erased, an absence which is there in front of us, amazingly precise. “It is so easy to demolish a body. So hard to erase a hole,” observes the philosopher and art historian Georges Didi-Huberman in Antres-Temps, a co-authored artist’s book published for this exhibition.

Bringer of Light

As it welcomes the visitor, the white-enamelled ceramic sculpture of the artist’s son continues the cycle of the Portrait of a Young Man as St. Denis, started in 2016 in the same place. Challenging fanatics and iconoclasts, after being beheaded, a saint carrying his own head rises up, takes his head in his hands, and sets out for the place where he wants to be buried. In some legends, his head is lit up by night. He is called a bringer of light. This motionless silhouette carries its head like a present, its face is calm, almost smiling, and seems to be defying the disorder of the world.

This is the same gaze, at a human level, endowed with a dignity from another time, that we find in the film The Children of Bâmiyân. They were born at the foot of the cliff in age-old caves of Buddhist monks turned into dwellings. They are descendants of the soldiers of Genghis Khan, and part of the Hazâra people. Today, looked down on and reduced to slavery by other ethnic groups, the Hazâra still suffer regular discrimination. When the camera snaps them, childish laughter gives way to silence. Being-there in a landscape, in a “gigantic living fossil”. At Bâmiyân, “people love one another and die endlessly before the eyes of the cliff.”

Losing memories

The giant sculpted Buddhas of Bâmiyân owe their fame above all to their destruction by the Taliban on 11 March 2001, in the wake of an edict condemning idols promulgated by Mullah Omar, who had been controlling Afghanistan since 1996. At the time, the western world had not completely acknowledged the scale of that event, which was nevertheless part of a time sequence which duly led to the destruction of the Twin Towers in New York, exactly six months later, on 11 September 2001. The destruction of the two giant Buddhas at Bâmiyân and of the Twin Towers in New York accelerated our entry into the 21st century and taught us that the comeback of cultural, economic and above all religious conflicts would go hand-in-hand with a toxic use of the power of imagery. The primary goal of the “cultural purification” undertaken by Islamist extremists is nothing other than literally making us lose our memory. And with it our consciousness.

Battered memories

Located in the middle of Afghanistan, Bâmiyân is a small town spreading from east to west along a south-facing cliff. Between the 3rd and 7th centuries, this cliff, made of a brittle rock, and about one mile in length, housed a Buddhist monastery with a population of more than 1,000 monks. The site was major evidence of the Graeco-Buddhist school of art of the Gandhara kingdom. In the cliff, inside huge niches, stood two colossal statues of Buddha upright, one 38 metres/125 feet to the east, the other 55 metres/180 feet to the west. In addition to those niches, 750 grottoes had been hewn out, 75 of them containing mural paintings and clay sculptures,which can be described as sanctuary grottoes. The destruction (or theft) of sculptures, paintings and sculpted bas-reliefs was systematic.

But memories all the same

If the Taliban thought they had destroyed those giant statues, just like Hiroshima after the explosion of the atomic bomb, the shadow cast by them lives on. Destroying a sculpture is not just “breaking stones”, as Mullah Omar claimed, it is a denial of every human being’s possibility of depicting a living being. The zeal with which jihadists in Syria and Iraq destroy pre-Islamic sculptures is, of course, part of a propaganda programme. It also attests to an absolute desire to destroy everything that has to do with the past, and all of history. But the explosion of hundreds of mines was unable to totally destroy the existence of those Buddhas, their pain is frozen in the stone and the holes which pepper the cliff are like so many open mouths bearing witness.

Memories by contact

During his stay in Bâmiyân, in addition to a 3D scan of the site using drones, Pascal Convert used an ordinary photographic technology adopted for detecting micro-cracks in wind turbine blades. This technology made it possible to produce a 1:1 image of the cliff using a system overlapping thousands of photographs. In a dialectical way, combining the most contemporary of technologies with the most ancient, he decided to produce a photographic print of the whole cliff using the platinum-palladium procedure, a contact printing technique invented in 1880. The viewer thus has the feeling of being in front of a photographic object whose visual and tactile qualities are those of a direct print. The light of the Bâmiyân cliff is to be found somewhere in the cotton paper fibres.


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Carton Exposition Galerie Eric Dupont 14 octobre, 19 novembre 2017.



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Falaise de Bâmiyân, 2017 Tirage contact Platine Palladium sur papier coton 300 gr, 15 tirages formant une vue panoramique de la falaise de Bâmiyân. Dimensions de chaque tirage : 1.66 x 1.10 m pour un total de 1.66 x 16.5 m. Tirages : Laurent Lafolie. Photo Frédéric Delpech.



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Falaise de Bâmiyân, 2017 Tirage contact Platine Palladium sur papier coton 300 gr, 15 tirages formant une vue panoramique de la falaise de Bâmiyân. Dimensions de chaque tirage : 1.66 x 1.10 m pour un total de 1.66 x 16.5 m. Tirages : Laurent Lafolie. Photo Frédéric Delpech.



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Falaise de Bâmiyân, 2017 Tirage contact Platine Palladium sur papier coton 300 gr, 15 tirages formant une vue panoramique de la falaise de Bâmiyân. Dimensions de chaque tirage : 1.66 x 1.10 m pour un total de 1.66 x 16.5 m. Tirages : Laurent Lafolie. Photo Frédéric Delpech.



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Falaise de Bâmiyân, 2017 Tirage contact Platine Palladium sur papier coton 300 gr, 15 tirages formant une vue panoramique de la falaise de Bâmiyân. Dimensions de chaque tirage : 1.66 x 1.10 m pour un total de 1.66 x 16.5 m. Tirages : Laurent Lafolie. Photo Frédéric Delpech.



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Falaise de Bâmiyân, 2017 Tirage contact Platine Palladium sur papier coton 300 gr, 15 tirages formant une vue panoramique de la falaise de Bâmiyân. Dimensions de chaque tirage : 1.66 x 1.10 m pour un total de 1.66 x 16.5 m. Tirages : Laurent Lafolie. Photo Frédéric Delpech.



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Antres-Temps (Ritournelle de Bâmiyân), Pascal Convert, Georges Didi-Huberman livre d’artiste tirage jet d’encre et sérigraphie sur Velin d’Arches 250 g. Photo Frédéric Delpech.



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Les enfants de Bâmiyân, 2017 film (montage Fabien Béziat), 20 mn, Courtesy Galerie Eric Dupont, Paris. Photo Frédéric Delpech.



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Portrait de jeune homme en Saint-Denis, 2017 1/3, céramique, 165 x 50 x 45 cm Sculpture réalisée avec le soutien de l’atelier céramique de l’École supérieure d’art des Pyrénées, Courtesy de l’artiste et galerie Éric Dupont, Paris. Photo Frédéric Delpech.



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Portrait de jeune homme en Saint-Denis, 2017 1/3, céramique, 165 x 50 x 45 cm Sculpture réalisée avec le soutien de l’atelier céramique de l’École supérieure d’art des Pyrénées, Courtesy de l’artiste et galerie Éric Dupont, Paris. Photo Frédéric Delpech.